GESTION DE CRISE : Faire de la relation une stratégie

Dans cet ouvrage récent, André Stéphane Mahob Mbock propose une lecture profondément humaine et stratégique de la gestion de crise, en dépassant les approches classiques centrées sur les plans d’urgence, les procédures et les outils. L’auteur part d’un constat simple mais puissant : deux organisations dotées des mêmes outils peuvent traverser une crise de façon radicalement différente selon la qualité de leurs relations, internes et externes.

Le capital relationnel (la confiance, la crédibilité et les interactions avec les parties prenantes) est le pivot de la résilience organisationnelle. Une crise ne révèle pas seulement un événement, elle expose d’abord les fragilités humaines, managériales et communicationnelles d’une organisation.

Le livre montre que la relation ne doit pas être une option mais une stratégie : une communication authentique, une écoute active et des interactions solides permettent de fluidifier l’information, renforcer la cohésion des équipes, réduire les tensions et préserver la réputation de l’organisation en période critique.

L’auteur illustre ces idées avec exemples concrets, études de cas et conseils pratiques, offrant des méthodes pour construire et maintenir une relation de confiance qui devient un atout majeur avant, pendant et après une crise. Il souligne également l’importance d’une veille collaborative, d’une communication centrée sur l’humain et d’un retour d’expérience structuré pour transformer la crise en opportunité d’apprentissage.

On y retrouve des interviews d'experts comme Véronique CAYADO, docteure en psychologie, Assaël ADARY, CEO d'Occurence, Yvette ABOUGA, maitre de conférences et enseignante chercheuse à l'université de Yaoundé, Pauline COCHARD, formatrice en soft skills, et bien d'autres...

La double culture de l'auteur, française et camerounaise, est un vrai plus pour l'ouvrage, illustré de nombreux exemples pris sur le continent africain : une vraie respiration et un élargissement des horizons clairement bienvenu !

En substance, ce livre invite les dirigeants, communicants et managers à repenser la gestion de crise : pas seulement comme un exercice technique, mais comme un révélateur de la qualité du leadership, de la culture organisationnelle et de la capacité d’une organisation à traverser l’imprévu avec intégrité et confiance.

RAPPORT DE LA COUR DES COMPTES SUR LA TRANSITION ECOLOGIQUE

Une fois n'est pas coutume, ce n'est pas d'un essai que nous vous parlons ici mais du premier rapport thématique consacré à la transition écologique que vient de publier la Cour des Comptes.

Le constat est implacable : le réchauffement s’accélère, les écosystèmes s’effondrent, les ressources s’épuisent. En 2024, les catastrophes liées au climat ont coûté près de 300 milliards d’euros à l’échelle mondiale, et la France pourrait perdre 11 points de PIB d’ici 2050 si elle reste sur sa trajectoire actuelle. Pourtant, malgré ces chiffres alarmants, les réponses demeurent timides et souvent incohérentes.

Certes, les émissions de gaz à effet de serre ont baissé de 30 % depuis 1990. Mais derrière cette statistique flatteuse se cache une réalité bien plus préoccupante : les émissions « importées » – générées par les biens que nous consommons mais produits ailleurs – continuent de croître et échappent à toute régulation. La France se satisfait d’une vision tronquée de sa responsabilité climatique.

La biodiversité décline, les nappes phréatiques s’épuisent, les déchets augmentent… Et pourtant, les politiques engagées restent fragmentées, souvent privées de moyens et freinées par l’absence d’indicateurs fiables. La création du Secrétariat général à la planification écologique (SGPE), censée donner une cohérence interministérielle, s’est traduite par une influence limitée, affaiblie par le poids d’autres priorités politiques et budgétaires.

Sur le plan financier, la Cour rappelle que l’effort consenti reste dérisoire au regard des besoins. La stratégie pluriannuelle de financement (Spafte), présentée en 2024, est jugée incomplète, trop technique, et surtout déconnectée de la réalité des collectivités et des territoires. Les investissements nécessaires – au moins 110 milliards d’euros supplémentaires d’ici 2030 pour le climat – reposent à 80 % sur le privé, alors que ménages et entreprises peinent déjà à absorber le coût des transformations.

Surtout, les choix opérés continuent d’entretenir les contradictions : subventions aux énergies fossiles, absence de trajectoires chiffrées pour certains secteurs, manque de transparence sur la réorientation des dépenses publiques. On parle de sobriété, mais on entretient encore des modèles économiques incompatibles avec les objectifs climatiques.

La Cour des comptes appelle à un sursaut : fixer des objectifs sectoriels clairs, évaluer réellement la capacité des ménages à supporter la transition, et surtout, mettre fin à l’inaction déguisée en action symbolique. Tant que l’État ne se dote pas d’une stratégie cohérente, courageuse et équitable, la France risque de continuer à reculer sous couvert d’avancer.

En filigrane, un mantra que l'on connait bien : nous n’avons plus le luxe d’attendre. Chaque retard aggrave la dette écologique et financière. L’inaction coûte plus cher que la transition, et pourtant, c’est encore la première qui domine.

 

COUR DES COMPTES - septembre 2025 - Lire la synthèse du rapport ici .

La Doctrine Invisible : l'histoire secrète du néo-libéralisme

La Doctrine invisible de George Monbiot et Peter Hutchison est un essai passionné et documenté qui lève le voile sur le néolibéralisme, un système omniprésent, semblant aller de soi... et pourtant, il n'en est rien.

Le néolibéralisme n'est pas inévitable ni immuable, mais il est dominant parce qu’il a été propagé comme une vérité naturelle, dans l’ombre. Des élites économiques ont financé des think tanks, des universitaires, des médias, et introduit cette doctrine dans le discours public de façon longue et concertée — « la plus grosse opération de propagande de l’histoire de l’humanité ». Ce lent travail d’infiltration a fini par effacer la doctrine de la conscience collective, transformant des choix politiques en fatalité.

Monbiot retrace le parcours du néolibéralisme, de ses origines intellectuelles dans les écrits de Hayek et Mises des années 1930 et 1940, jusqu’à sa montée en hégémonie à partir des crises des années 1970. C’est à cette époque que Reagan, Thatcher et d’autres figures politiques ont mis en œuvre la dérégulation, la privatisation et l’austérité, sur un terreau idéologique soigneusement préparé.

Les conséquences de cette hégémonie sont multiples : explosion des inégalités, érosion des services publics, affaiblissement démocratique, instabilité économique, effondrement écologique… Monbiot et Hutchison montrent que ces crises ne sont pas isolées, mais structurées par la « doctrine invisible », qui place le profit au-dessus du bien commun.

L’essai se lit comme un roman documenté, qui allie rigueur et clarté narrative. Le livre réussit à être à la fois informatif et militant, sans jargon inutile.

Loin de s'inscrire dans le pessimisme et le fatalisme, les auteurs dessinent des pistes de rupture : démocratie participative, réforme du financement politique, limitation de la richesse extrême (“limitarianisme”), « luxe public » contre suffisance privée, réappropriation locale des biens communs… 

 

La Doctrine Invisible de G.MONIOT et P. HUTCHINSON, aux éditions du Faubourg - 2025

Le capitalisme est un cannibalisme

Dans Le capitalisme est un cannibalisme, Nancy Fraser nous explique en quoi le capitalisme dépasse le simple système économique auquel on le réduit souvent et l'analyse comme  « un ordre social entier » reposant sur la consommation systématique de ce qu’elle appelle les « quatre sphères non marchandes » : le travail domestique non rémunéré, la nature, les fonctions politiques, et les populations expropriées. De ces zones − indispensables à la production capitaliste − naissent les contradictions et les crises actuelles.

Une critique profonde des frontières imposées

Fraser s’inscrit dans une lignée critique post-marxiste, mais va bien plus loin. Elle identifie des « demeures cachées » : des zones pourtant essentielles, ignorées parce que non-marchandes ou non-capitalistes.

Ces frontières artificielles, construits socialement, sont à la fois invisibilisantes et destructrices. Elles permettent au capitalisme de puiser sans jamais compenser – reproduisant tant la dépendance écologique que le travail gratuit de care, la violence raciale ou l’aliénation politique.

Histoire d’un cannibalisme constant

L’originalité de Fraser est d’ancrer cette théorie dans une histoire du capitalisme en quatre phases : mercantile, libérale-coloniale, étatique-managériale, puis financiarisée. Ce cheminement historique montre comment les sphères non marchandes sont successivement prédatées selon les configurations sociales et technologiques du moment.

Intersectionnalité concrète et convergence politique

Le livre ne se contente pas d’analyser : il réclame une convergence émancipatrice entre les luttes antiracistes, féministes, écologiques et politiques. Fraser invite à dépasser l’intersectionnalité théorique pour penser les oppressions comme des sous-systèmes structurellement nécessaires au capitalisme – et donc à les combattre simultanément.

Le capitalisme et la nature : une contradiction inéluctable

Avec force, Fraser expose ce que l’on appelle la « contradiction écologique du capitalisme » : un système dépendant de la nature et de ses ressources, tout en la détruisant activement. Cette prédation écologique est au cœur de la dynamique capitaliste — et ce pillage structurel engendre à son tour des crises comme la pandémie récente, résultant notamment de dégradations écologiques.

Vers une écopolitique intégrée

Si le capitalisme nous « cannibalise » en épuisant les ressources physiques, sociales, politiques et humaines, alors la réponse ne peut être qu’intégrée.

Fraser appelle à une contre-hégémonie écopolitique, qui ne soit pas seulement environnementale, mais aussi sociale, politique, économique, et identitaire. Une contre-hégémonie capable de forger un sens commun mobilisateur au-delà des foules d’opinions diverses.

Des pistes concrètes — une socialisme renouvelé ?

Sans céder à l’utopie naïve, l’auteure esquisse les traits d’un socialisme du XXIᵉ siècle. Un socialisme qui ne se limite plus à la revendication d’une meilleure répartition économique, mais cherche à réinvestir les sphères non marchandes : soins, démocratie, nature… Elle refuse ainsi une approche fragmentée — ni écologisme réduit, ni féminisme détaché de la dimension sociale.

En conclusion

Le capitalisme est un cannibalisme est un ouvrage salutaire. Il nous pousse à reconnaître que la crise écologique ne peut être désolidarisée des violences patriarcales, racistes, politiques ou économiques. Ce livre est à lire comme un manifeste d’action : en convoquant tout, en reliant tout, il propose une voie collective pour reconstruire une société — et un monde — vivables.

 

Le Capitalisme est un cannibalisme de Nancy Fraser, aux éditions ANTIGONE-2025

NATURE

Yann Arthus-Bertrand, 78 ans, n’a plus le luxe de la candeur. Dans Nature : pour une réconciliation, il nous livre un film à la fois somptueux et implacable, fruit d’une carrière passée à contempler la beauté du monde — et à constater son effondrement. Ce n’est plus seulement le photographe-poète qui parle, mais le citoyen inquiet, presque désabusé.

Le récit démarre au commencement, 4,6 milliards d’années en arrière, là où tout n’était que poussière d’étoiles. Des images du télescope James Webb côtoient des plans aériens magistraux. La Terre est présentée comme une exception fragile, un miracle unique dans l’univers. Mais très vite, l’émerveillement se fissure.

Nous sommes entrés dans la sixième extinction de masse. Océans vidés par la pêche industrielle, forêts éventrées, élevages concentrationnaires, pesticides omniprésents : l’Homo sapiens est devenu Homo economicus, déconnecté de la nature qui l’a façonné.

Le cinéaste ne se contente plus de montrer. Il accuse : notre appétit pétrolier reste intact, on ne pas parler de transition. Il épingle nos contradictions : voyages en avion sous couvert d’écotourisme, fast fashion vendue à prix dérisoires, alimentation industrialisée, exploitation animale. Il s’autorise même une claque symbolique : la France, patrie des droits de l’homme, est le deuxième exportateur mondial d’armes.

Ce film n’est pas qu’un procès, c’est aussi une invitation. Entre les séquences coup-de-poing, le réalisateur rappelle que « seul l’amour peut nous sauver » — l’amour du vivant, des autres, de soi. Et que l’action rend heureux : manger autrement, consommer moins, réapprendre la sobriété.

En conclusion, Arthus-Bertrand cède la parole à des femmes inspirantes — Jane Goodall notamment — qui incarnent la résistance et l’espoir. Ces voix disent que la réconciliation avec la nature est encore possible, à condition d’un sursaut collectif immédiat.

Nature : pour une réconciliation n’est pas un testament, c’est un ultimatum. Sa beauté nous retient, ses vérités nous bousculent. Reste à savoir si nous saurons les entendre.

 

Pour voir le film, rendez-vous sur la plateforme M6+